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Préjudice de naissance et regard de praticien : quand le droit marocain innove

L'arrêt n°225/1 de la Cour de cassation reconnaît un préjudice réparable pour un enfant conçu suite à un viol — une innovation audacieuse du droit civil marocain. Et une réflexion sur ce qu'on n'apprend pas en école de droit : lire la question qui n'a pas été posée.

# Préjudice de naissance et regard de praticien : quand le droit marocain innove

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Deux événements récents illustrent, de manière complémentaire, l'évolution du droit marocain : un arrêt inédit de la Cour de cassation qui reconnaît un préjudice réparable pour un enfant conçu suite à un viol, et une réflexion sur ce que les praticiens du droit doivent lire dans les situations qui ne leur sont pas directement posées.

L'arrêt n°225/1 du 15 avril 2025 : quand le droit civil répare ce que le droit pénal ne protège pas

La Cour de cassation marocaine a rendu le 15 avril 2025 (arrêt n°225/1, dossier civil 227/1/1/2025) une décision qui mérite une attention particulière : la reconnaissance d'un préjudice réparable pour un mineur conçu suite à un viol.

Cette décision s'appuie sur trois fondements articulés de manière inédite.

Les conventions internationales ratifiées par le Maroc, notamment celles protégeant les droits essentiels de l'enfant — Convention relative aux droits de l'enfant (CDK, ratifiée par le Maroc en 1993), Charte africaine des droits et du bien-être de l'enfant.

L'article 32 de la Constitution, qui assure la protection juridique et sociale de l'enfant quelle que soit sa situation familiale — disposition constitutionnelle qui prend ici toute sa portée opérationnelle.

Le droit commun de la responsabilité délictuelle (articles 77 et suivants du Code des Obligations et Contrats), qui oblige à réparer tout dommage causé à autrui par un fait illicite.

L'innovation jurisprudentielle. La Cour affirme que la naissance, si elle est directement issue d'un acte criminel, peut être source d'un préjudice réparable pour l'enfant. Cette qualification soulève des questions fondamentales : peut-on juridiquement considérer l'existence d'un enfant comme un dommage sans heurter les principes de respect de la vie et de la dignité humaine ? Le lien de causalité entre le fait criminel et l'obligation de réparation peut-il s'étendre à un être non encore sujet de droit au moment du délit ?

Ce que la décision dit sur l'état du droit marocain. Cet arrêt illustre une tendance plus large : le droit civil devient un outil subsidiaire de justice sociale, capable de réparer ce que le droit pénal et la Moudawana ne couvrent pas explicitement. En plein contexte de réformes du droit de la famille au Maroc, cette décision pourrait annoncer une évolution vers un élargissement du champ de la réparation au service de la dignité humaine.

Elle pose aussi une question structurante pour les praticiens : jusqu'où le juge peut-il adapter les fondements de la responsabilité sans bouleverser l'architecture du droit positif ? La réponse de la Cour de cassation dans cet arrêt est audacieuse — et elle invite la doctrine à s'en emparer pour l'encadrer, l'accompagner ou la questionner.

Ce qu'on n'apprend pas en école de droit : une négociation qui révèle les limites du contrat

Une négociation de contrat d'acquisition d'équipements lourds. Un fournisseur international de premier plan. Le dossier est juridiquement balisé : cahier des charges, garanties techniques, clauses de pénalité, droit applicable. Tout est en place — sauf un détail qui finit par occuper toute la table.

Le fournisseur refuse d'exporter directement depuis son pays de fabrication. Il propose de contractualiser via une filiale établie dans un pays tiers. Argument avancé : la flexibilité opérationnelle. Le problème : cette filiale a un capital social d'un montant dérisoire au regard de la valeur du contrat (un rapport d'environ un pour mille). Aucune solvabilité réelle derrière la signature. Aucune garantie d'exécution sérieuse en cas de défaillance.

Le réflexe juridique standard est connu : exiger une garantie maison-mère, refuser le montage, ou sortir du dossier. Et c'est exactement ce qu'on s'apprêtait à faire — jusqu'à ce que la vraie raison du montage devienne lisible.

Le pays de fabrication ne reconnaît pas une partie du territoire marocain comme telle. Une exportation directe aurait engagé une position du fabricant que son État d'origine n'autorisait pas. La construction contractuelle servait à contourner non pas une difficulté logistique, mais une contrainte d'un autre ordre. La position commerciale en face était portée par une position en arrière-plan qui ne se négociait pas.

C'est là que le métier se déplace. Aucun cours de droit des contrats ne prépare à lire dans une clause de structuration une question de reconnaissance territoriale. Aucun manuel de négociation n'enseigne à interpréter un capital social comme un signal d'arrière-plan. Et pourtant, la décision juste ne peut être prise qu'à condition de tenir simultanément trois lectures : la lecture juridique du montage, la lecture financière du déséquilibre capital-engagement, et la lecture de ce qui, dans le dossier, n'est pas dit.

Le contrat ne s'est pas fait. Pas parce que les clauses étaient mauvaises, ni parce que le prix était hors marché. Mais parce qu'à un certain moment, on s'aperçoit que ce qui est en jeu derrière la table dépasse ce qu'un contrat peut absorber.

Ce que ces deux situations ont en commun. Dans l'arrêt n°225/1, le juge a répondu à une question que le législateur n'avait pas posée — et que la société marocaine n'avait pas encore formulée clairement. Dans la négociation des équipements lourds, la bonne réponse juridique a commencé par une question qui n'était pas juridique.

Il y a des sujets qui ne se négocient pas, et savoir les reconnaître est probablement la compétence la moins enseignée de toutes. Ce qu'on n'apprend pas en école de droit, c'est qu'à un certain niveau de responsabilité, la bonne réponse juridique commence par une question qui n'est pas juridique. Et qu'une fonction support n'a de valeur que si elle accepte d'aller chercher la question avant de fournir la réponse.

On ne négocie pas avec certaines valeurs.

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Cet article est la version développée et enrichie de deux publications LinkedIn originales.

Publications LinkedIn sources :

Les idées exprimées reflètent une réflexion personnelle de praticien, non une position institutionnelle.

Cet article est la version développée d'une publication originale sur LinkedIn. Les idées exprimées reflètent une réflexion personnelle de praticien, non une position institutionnelle.